671– Il faut changer la répartition passé-présent-avenir. Puisque le présent est devenu instantané, il contamine le passé. Et quand le passé n’est plus vivant, il n’y a plus non plus de futur. C’est pour ça que tout le monde a peur !

 670– La physiologie en dit plus que l’idéologie.
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

 

Publicités

669– Il y a un côté étrangement prophétique dans la littérature : plus l’expérience littéraire est poussée, plus, avec le temps, on voit que ce qu’elle annonce est en train de se réaliser. Et ce, beaucoup mieux que les historiens ne l’auront fait. Sans parler évidemment des intellectuels, qui ont pour fonction de dire ce qu’il faudrait penser. Y compris dans ses aberrations, la littérature est en effet en première ligne.

La singularité renaît toujours de ses cendres bien qu’elle puisse avoir un sort tragique. Vois Mandelstam. Vois Kafka qui, d’une certaine façon, nous dit tout de ce qui est en train d’arriver.
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

 

668- Racine se fait le confident de la « féminitude » de son temps. Les identités rapprochées multiples, comme j’aime dire, c’est encore une fois le problème de l’identité heureuse, sans complexe.

Si l’on ne s’aime pas soi-même, comment pourrait-on se faire aimer de quelqu’un ? Je pose la question. S’aimer soi-même, c’est autre chose que se regarder dans la glace et se trouver formidable. N’importe quel trou du cul, dit Céline, se voit Jupiter dans la glace. J’ajoute : N’importe quelle pouffiasse se voit aussi Vénus dans la glace!
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

Jupiter et Vénus 2018

 

 

667- « Il ne faut rien espérer du désespoir. » Formidable ! Nous y sommes. Il n’y a rien à espérer du désespoir qui monte et qui s’exprime. Ça va loin. Les lendemains enchantés ne chanteront pas parce qu’ils sont aux mains du désespoir.
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

gilets jaune Champs Elysées 2018

 

666- Je résume : première expérience basco-espagnole. Deuxième expérience juive polonaise. Troisième expérience : Julia, ma femme actuelle, elle aussi une migrante.

 

665- S’agissant des migrations, je ne suis donc pas dans la nostalgie d’une expérience qui n’aurait pas été la mienne, je ne fais pas du Modiano, je parle de quelque chose qui m’a personnellement, physiquement, concerné. D’autant plus, étant donné l’anglophilie de ma famille, que je ne me suis jamais senti coupable de quoi que ce soit.
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

Concha Dominique Julia.jpg

 

 

 

664- Pauvre Stendhal qui aurait fait des kilomètres dans la boue pour entendre le Don Giovanni de Mozart ! Aujourd’hui, nous sommes tranquilles. Nous avons des centaines de CD admirables à écouter. Notre bibliothèque ne demande qu’à nous parler. Tout est à notre disposition. Le plus étrange est qu’il n’y a plus beaucoup de candidats à cette approbation. Et, au fond, c’est de cela qu’i faudrait persuader les Français. Au lieu de regarder la télé pendant deux heures, je vais ne le faire que pendant vingt minutes. Le reste du temps, je vais m’astreindre, parce que je sens que c’est bon pour ma santé, mon système nerveux, mon équilibre privé, à écouter un peu de Jean-Sébastien Bach ou de Mozart ; lire un peu de Proust.
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

Philippe Sollers bibliothèque 2018.png

 

 

663- Les Français n’aiment pas la domination qu’ils ont exercée à travers les Lumières sur toute l’Europe qui parlait français. Ils n’aiment pas, ils détestent la grandeur de leur pays. Ce sont des obscurantistes, tout simplement.

Pourquoi Voltaire n’est-il pas aimé en France ? Les dévots ont trouvé qu’il en prenait trop à son aise, et la gauche n’a pas aimé qu’il meure riche. Les Français détestent la liberté singulière.
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

sollers et voltaire

 

662- Aujourd’hui, c’est un roman national familial que l’on est en train de constituer. On pensait qu’il avait été un peu ébranlé par un certain Freud, eh bien non. Le roman familial est revenu, et il est comme chez lui. Reste à comprendre ce qui est à la manœuvre dans cette affaire.
(…)
Se référer constamment à Péguy c’est une façon d’éradiquer tout ce qui s’est passé au XXe siècle. Rien n’a eu lieu depuis Péguy. Á se demander si le jeune soldat allemand de 25 ans qui a peut-être tué Péguy d’une balle perdue ne s’appelait pas Heidegger. Voilà peut-être son crime. J’ironise évidemment…
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

ph sollers -Heinele et Ernst  1923)Sigmund Freud.jpg

 

 

 

661- Proust avait en effet la plus grande considération pour Flaubert et pour Baudelaire. Il a même écrit sur eux des textes absolument magnifiques. Comme quoi, la littérature pense ! Je propose donc qu’à chaque fois qu’un idéologue occupe le terrain, à la télévision ou à la radio, on lui demande :
1. Ce qu’il pense de Marcel Proust.
2. Ce qu’il pense de Baudelaire;
3. Ce qu’il pense de Céline.
Ce serait très éclairant si les magazines voulaient bien se pencher là-dessus et non pas sur Bernanos ou sur Rebatet.
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

macron et livres

660 – Philip Roth écrit : « Rendre la nuance, telle est la tâche de l’artiste. Sa tâche est de ne pas simplifier. Même quand on choisit d’écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d’élucider la complication, et d’impliquer la contradiction. Non pas d’effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l’intérieur de ses termes, se situe l’être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, un mouvement politique, du moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle-même – la vie telle qu’elle aimerait se voir mise en publicité. »
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

philippe sollers -philip roth 2018.png

 

 

659 – J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major. D’un geste obscène, il dressait cette canne, pommeau sur le bas-ventre (elle ressemblait alors à un pénis de singe démesuré, décoré de tresses de cordelettes de couleur) ; d’une saccade de sale petite brute, il élevait alors le pommeau à hauteur de la bouche. Du ventre à la bouche, de la bouche au ventre, chaque allée et venue, saccadée, hachée par une rafale de tambours. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts. Á cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n’est pas aussi lumineuse de sang que la mort), il serait impossible d’opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames. Toutes choses n’étaient-elles pas destinées à l’embrasement, flamme et tonnerre mêlés, aussi pâle que le soufre allumé, qui prend à la gorge. Une hilarité me tournait la tête : j’avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire, celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier. La musique s’arrêta : la pluie avait cessé. Je rentrai lentement vers la gare : le train était formé. Je marchai quelque temps, le long du quai, avant d’entrer dans un compartiment ; le train ne tarda pas à partir. »
[Georges Bataille, Le Bleu du ciel, 1935.]

 

philippe sollers - georges Bataille

658 – « L’intelligentsia, poursuit Barthes, oppose une résistance très forte à l’Oscillation, alors qu’elle admet très bien l’Hésitation gidienne, par exemple, a été très bien tolérée, parce que l’image reste stable : Gide produisait, si l’on peut dire, l’image stable du mouvant. Sollers au contraire veut empêcher l’image de prendre. En somme, tout se joue, non au niveau des contenus, des opinions, mais au niveau des images : c’est l’image que la communauté veut toujours sauver (quelle qu’elle soit), car c’est l’image qui est sa nourriture vitale, et cela de plus en plus : sur-développée, la société moderne ne se nourrit plus de croyances (comme autrefois), mais d’images.»

 657 – « Le scandale sollersien vient de ce que Sollers s’attaque à l’Image, semble vouloir empêcher à l’avance la formation et la stabilisation de toute Image ; il rejette la dernière image possible : celle de “ celui-qui-essaye-des-directions-différentes-avant-de-trouver-sa-voie-définitive ” (mythe noble du cheminement, de l’initiation : “ après bien des errements, mes yeux se sont ouverts ”) : il devient, comme on dit, “ indéfendable ”.»
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

sollers écrivain -roland barthes

656 – Aujourd’hui, la religion principale est celle de la République. Il y a plusieurs composants dans le cocktail religieux républicain : liberté, égalité, fraternité, bien sûr, auxquels il faut ajouter sororité, laïcité et mourir dans la dignité.
Cette religion est fondée sur le primat absolu de la sociologie et de l’économie politique. Tout est réduit à une analyse sociale le plus souvent extrêmement simpliste : je suis un « jeune bourgeois provincial » ; tel autre a un père qui était « ouvrier agricole ». Très important, le visa d’origine modeste ! Moi, j’en suis dépourvue depuis longtemps. Depuis l’école. D’ailleurs, à « laïcité », on pourrait rajouter « scolarité ».

655 – En attendant, le clergé s’alarme. Les intellectuels, qui ont joué naguère un rôle clérical très important, ne forment plus le goût d’une façon intéressante. Ils n’ont, de surcroît, aucune position philosophique fondée. Ils bavardent.
Une religion qui s’effondre produit une angoisse considérable. Quant au clergé intellectuel, il ne survit qu’au prix de petites gâteries médiatico-narcissiques. De là, mon expression : « On vit chez les fous. »
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

 

654 – Je reviens un instant à Debray pour rappeler une série d’épithètes dont il m’a affublé : «  hâbleur, lapin agile, polisson à sarbacane, ludion du bocal, arbitre des élégances, maître de ballet, pile Mazda, infatigable jouvenceau, danseur du système, poujadiste à l’envers, wagnérien comme Rebatet, auteur de livres en série qui ne sont plus des livres, de plus en plus médiocre à l’écrit, éditorialiste labellisé, conseiller régnant, danseur de cotillon et faiseur de pointe. »

Il faut ajouter cette phrase très étrange, fantasmatique, à la teneur sexuelle audible, bel exemple de cette «hainamoration » dont parlait Lacan : « Les Sollers n’ont jamais senti sur eux le mufle de la bête, l’haleine lourde et brûlante de l’animal collectif. »
[CONTRE-ATTAQUE, Editions Grasset, 2016.]

 

philippe sollers - régis debray

 

 

653 – Disons-le franchement : la falsification de la bibliothèque, sa réquisition par le faux obligatoire de la marchandise, font partie du programme. C’est pourquoi les morts sont en grand danger. Et moi, entre les faux vivants, qui en réalité sont morts, et les morts, qui en réalité sont vivants, je ne peux pas m’empêcher de choisir ce qui a part au Royaume. C’est de là que vient ma mauvaise réputation. Les sociomanes sentent que je n’ai aucune bienveillance à leur endroit, même quand je feins d’en avoir une. Sans doute iraient-ils jusqu’à me trouver bizarre. Et peut-être diraient-ils que, moi non plus, je ne suis pas gentil. Heureusement, je suis parfaitement mort, comme dirait Mallarmé. Un coup de dés n’abolirait pas le hasard ? Mais si, il le peut. De même qu’il peut nous faire traverser notre propre mortalité.

Ce que la République échoue à faire, c’est justement cela : à penser la mort. Á se tenir en face d’elle. En face de la mort, la République ne peut qu’être ridicule. Liberté, égalité, fraternité, ou la mort. Voilà la véritable devise de la République. Comme si la dernière partie en absorbait les trois précédentes, raison pour laquelle on l’a fait sauter.

Le Royaume, lui, est une méditation endurante vis-à-vis de la mort.
[LIGNE DE RISQUE. 2016.]

 

 

 

652 – Une certaine pensée moyenne croit que la Révolution s’achève en produisant comme résultat la République. Mais la Révolution est plus vaste que cela. Elle déborde son résultat.

Ma thèse serait de prétendre que plus la Révolution s’approfondit, plus le Royaume, ô surprise, s’approfondit par la Révolution elle-même et en son cœur.

En somme, quelque chose a eu lieu dans la Révolution, qui est une révolution dans la Révolution. Les grands noms propres de la littérature, à commencer par le Marquis de Sade et par Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, ont pressenti cela. Mais je ne suis pas sûr, malheureusement, que les philosophes en aient été avertis.
Plus la Révolution s’approfondit, plus elle fait revenir le prétendu passé, qui se présente alors sous sa forme révolutionnaire, que je propose d’appeler avec vous le « Royaume ».
[LIGNE DE RISQUE. 2016.]

 

 

 

 

 

 

651 – Pascal, que Ducasse retourne, affirme que les misères de l’homme prouvent sa grandeur, et que l’homme est un roi détrôné. Voilà une position chrétienne. Le geste de Ducasse consiste à renverser la légende douloureuse. Aucun besoin de remettre l’homme sur son trône, il suffit de ne plus chanter la misère. Car ce n’est pas par elle que l’homme entre dans le Royaume. En effet, la promotion du discours du malheur a toujours pour contrepartie la promotion de la servitude volontaire. Rien n’est plus étranger à la véritable poésie ; en elle, la grandeur réfute les traces de la misère.

 650 – La question du temps est fondamentale. Être écrivain, c’est comprendre que le passé vient à l’horizon du futur. Il y a, si vous voulez, la ligne temporelle, dans laquelle se succèdent passé, présent et futur, et la redoublant, vous avez un passé qui vient après le futur, qui l’oriente, le soutient et le profile. D’une certaine manière, le futur le plus avancé n’est rien d’autre que la passé. Que la mentalité moderne soit réfractaire à cette évidence n’y change rien.
« Provenance est aussi avenir » : cette formule de Heidegger me semble d’une justesse irrémédiable.
[L’INFINI n°139. Printemps 2017.]

heidegger_et_arendt.jpg

 

 

649 – D’abord nous ne sommes plus dans un monde mais dans une mondialisation de l’immonde. Á partir de là, s’offre à vous deux solutions à titre personnel : soit, comme la plupart des contemporains, vous êtes extraordinairement déprimé par cette évacuation très rapide du temps dans la communication spasmodique, et vous allez vous mettre à parler d’impasse ou de décadence, de fin de la culture occidentale, de fin de l’ère chrétienne… soit vous vous êtes mis en état d’urgence et vous vous demandez par quel instrument, en même temps que montent les prédicateurs de la fin, de la décadence (mot du XIXe siècle beaucoup employé par Nietzsche), vous allez pouvoir traverser l’Histoire d’une façon passionnément positive. Vous menez là un combat spirituel aussi « sauvage que la bataille d’hommes », comme le dit Rimbaud dans Une saison en enfer. Je le répète, vous vous mettez en état d’urgence, autrement dit vous avez envie de demeurer réfractaire et insoumis à toutes les sollicitations d’une consommation effrénée sur fond de misère d’une part, de discours apocalyptiques d’autre part.

648 – Ce qui va être déterminant, c’est le choc de la beauté dans cet état d’urgence où vous risquez l’anéantissement. il faut vous mettre dans une certaine disposition d’esprit et c’est pour cela que les gens sont déprimés car ils ne disposent pas du négatif en eux – et n’ayant pas le négatif, ils le reproduisent sous la forme d’une négation. Vous êtes en « oui » ou « non » dans une expérience qu’il faut bien appeler métaphysique où le néant vient vous demander votre réponse.
[L’INFINI n°139. Printemps 2017.]

 

 

 

647 – J’essaie toujours d’écrire la mise en scène de contradictions flagrantes.
C’est en étant capable d’envisager les noms contradictoires de la langue française que l’on peut faire surgir le Royaume. Sinon, on reste dans l’idéologie.

 646 – Ce que je suis et tout ce que j’aime me semble sans cesse attaqué par la société dans laquelle nous vivons, la plus réactionnaire que j’ai connue, donc j’essaie de faire le point sur toutes ces régressions.

 645 – La France d’aujourd’hui est surtout déliquescente. Beauté est un livre de conviction et d’espoir. « Il n’y a rien à espérer du désespoir », disait Lacan. L’espoir ne peut être compris que dans ce qui dure. L’amour et la poésie sont là pour ça.
[L’INFINI n°139. Printemps 2017.]

644 – Vous êtes un corps parlant, vous rêvez, vous ne savez pas vraiment ce que vous dites, des nappes d’oubli à vos dépens. Allongez-vous, racontez-moi ce qui vous passe par la tête. Je me tais, ou j’interviens très brièvement. N’oubliez pas d’arriver à l’heure, et, à la fin de la séance, de me payer rubis sur l’ongle. C’est capital.

643- Vous êtes fou ou vous êtes folle, mais tout vous interdit d’en prendre conscience. Vous-même, vous évitez d’en savoir trop long à ce sujet. On va vous le démontrer raisonnablement. Voilà ce que se dit Nora, qui a vécu sa propre saison en enfer. Donnez-moi vos phrases, je vais essayer de vous tirer de votre bourbier infantile. J’écoute, la société déborde et bavarde, j’attends l’occasion. 

642 – Vous imaginez toutes les embrouilles, les ruses, les échappatoires, les scènes de ménage, le chantage permanent, les fausses réconciliations, les graves blessures narcissiques dans l’océan du ressentiment.

Je passe sur les pensions alimentaires, les querelles d’appartements, les adoptions exotiques risquées, les crémations émouvantes avec discours et musique enregistrée au funérarium. Toutes ces existences, réduites en cendres, se retrouvent dans une urne posée dans le coffre-fort d’une voiture qui roule vers le lieu prévu pour la dispersion. Beaucoup choisissent l’eau, la Seine a ses stars. La vieille inhumation, avec curé et perspective résurrectionnelle, n’a plus cours. On entasse des fleurs au four crématoire, et puis on les jette. Des couronnes se dissipent en fumée, avec des rubans d’amour.
[L’INFINI n°139. Printemps 2017.]

ph sollers -sigmund-freud einstein